PAR
ANDY DEVRIENDT, FONDATEUR DE D&P
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La responsabilité des dirigeants est encadrée par le droit. Civile, pénale, fiscale, les obligations sont codifiées, connues, sanctionnées. Mais il existe une autre responsabilité. Celle qui n'apparaît dans aucun bilan. Dans aucun rapport RSE. Dans aucune obligation légale. La responsabilité immatérielle des entreprises. Elle influe directement sur les décisions des collaborateurs, des actionnaires, des administrateurs, de la société civile. Elle conditionne l'engagement, la performance, la résilience des organisations. Et elle est structurellement sous-estimée.
Responsabilité immatérielle : définition
La responsabilité immatérielle d'une organisation désigne l'ensemble des effets produits par ses décisions et ses prises de parole sur ses parties prenantes, au-delà des obligations légales et contractuelles. Ce n'est pas une question de réputation. C'est une question de gouvernance prédictive. Elle pose une question simple : que produit cette décision dans dix ans sur les personnes, les organisations, la société ? Cette question n'est pas posée systématiquement. C'est là que commence le problème.
Akerlof et l'asymétrie d'information : un mécanisme universel
En 2001, George Akerlof reçoit le Prix Nobel d'économie pour ses travaux sur l'asymétrie de l'information. Il démontre que lorsque deux parties ne disposent pas du même niveau d'information, certaines d'entre elles prennent des décisions contre leur propre intérêt. Ce mécanisme s'applique à chaque grande décision organisationnelle non partagée. Quand un dirigeant déploie une stratégie sans en partager les implications réelles, ses collaborateurs exécutent sans comprendre, ses administrateurs valident sans vision partagée, ses actionnaires arbitrent sans contexte. Chacun agit contre son propre intérêt. Et contre celui de l'organisation. L'asymétrie d'information ne détruit pas seulement les marchés financiers. Elle détruit la valeur immatérielle des organisations, leur cohésion, leur engagement, leur capacité à exécuter collectivement.
L'exemple des polymères fluorés : quand le gain matériel efface la responsabilité de long terme
Dans les années 1950, des polymères fluorés révolutionnent l'industrie mondiale. Performances exceptionnelles. Adoption massive. Gain immédiat évident. Les implications sur la santé humaine et les écosystèmes, ignorées. Aujourd'hui, ces substances persistantes contaminent les sols, les eaux, les organismes vivants aux quatre coins de la planète. Le défi mondial des PFAS se pose à tous, sans réponse durable à l'horizon. Le gain matériel immédiat l'a emporté sur la responsabilité immatérielle de long terme. Ce n'est pas un accident industriel. C'est le résultat d'une asymétrie d'information délibérément maintenue entre les décideurs et les parties prenantes qui allaient vivre les conséquences.
Intelligence artificielle : la prochaine crise immatérielle
L'intelligence artificielle est le nouveau paradigme technologique qui impose une responsabilité immatérielle immédiate. Les organisations publient des chartes IA éthiques. Elles posent des garde-fous. Elles rassurent. Mais réguler n'est pas anticiper. Choisir un modèle d'IA, c'est choisir de transférer une partie de son modèle de création de valeur à une entité que personne ne maîtrise complètement. Ce choix engage les collaborateurs, les administrateurs, les actionnaires, la société civile tout entière. Sans concertation. Sans dialogue contributif. Sans partage réel des implications. L'asymétrie s'installe. Et avec elle, la défiance là où il faudrait de l'adhésion. Le repli là où il faudrait de la contribution. L'intelligence artificielle sera notre prochaine crise immatérielle si le paradigme de gouvernance ne change pas maintenant.
Engagement des collaborateurs et génération Z : le coût du silence organisationnel
Les chiffres Gallup 2025 sont sans appel. En Europe, 13% des salariés se déclarent engagés au travail. Le niveau le plus bas du monde. Pour la cinquième année consécutive. Le désengagement coûte à l'économie mondiale 438 milliards de dollars par an en productivité perdue. On dit que les générations Z et Alpha sont désengagées. C'est faux. Elles ont appris, souvent à travers leurs parents, que la réalité peut être différente des mots. Elles observent. Elles vérifient. Elles partent quand l'écart est trop grand. Ce n'est pas du cynisme. C'est la réponse rationnelle à des discours qui ne tiennent pas leurs promesses. En 2030, la génération Z représentera 30% de la population active américaine selon le Bureau of Labor Statistics. Leur versatilité n'est pas un défaut de caractère. C'est le coût organisationnel d'une parole dirigeante qui ne tient pas ce qu'elle promet.
La parole dirigeante comme actif stratégique
La responsabilité immatérielle commence dans la parole. Il y a la parole qui engage, celle qui dit la réalité, partage le contexte, assume les implications. Et il y a la parole qui parle, celle qui rassure, promet, embellit. Entre les deux, une asymétrie massive. Le dirigeant connaît le contexte. Ses parties prenantes investissent en retour quelque chose de réel : leur engagement, leur capital, parfois leur employabilité. Quand les planètes s'alignent, la mobilisation entraîne la performance. Quand elles dissonent, le désengagement s'installe. Silencieusement. Durablement. La vraie question n'est pas : mon organisation est-elle attractive ? C'est : ma parole tient-elle ce qu'elle promet ?
Conclusion
La responsabilité immatérielle des entreprises n'est pas une question de communication. C'est un facteur d'équilibre et de lien dans une société qui a plus que jamais besoin de sens commun. Elle exige une approche à inventer. Une concertation. Un dialogue contributif entre les dirigeants et l'ensemble de leurs parties prenantes, collaborateurs, administrateurs, actionnaires, société civile. C'est exactement le territoire où j'interviens depuis vingt-cinq ans.
Andy Devriendt | Fondateur Devriendt & Partners Influence exécutive · Inspire. Convince. Transform.




